Comment réduire la pauvreté et la faim en Haïti ?

Malgré les progrès accomplis à l’échelle mondiale dans la réduction de la pauvreté et de la faim, le nombre de ménages vivant sous le seuil de la pauvreté et le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde augmente progressivement. Ce qui s’explique non seulement par les phénomènes météorologiques extrêmes qui mettent en péril la production et la sécurité alimentaire mais également par des instabilités sociopolitiques qui ont fait monter le niveau d’insécurité alimentaire de certains pays de façon inattendue. Haïti comme bon nombre de pays se trouvent dans cette situation où la pauvreté et la faim constituent des facteurs à la base de nombreuse migration et bidonvilisation. S’il est avéré que le taux du chômage est très élevé au niveau mondial, il est à mentionner que des millions d’êtres humains souffrent aujourd’hui de l’insuffisance salariale. Car, le travail ne permet pas d’échapper à la pauvreté du fait que les salaires sont trop bas et rarement ajustés. De ce fait, les personnes qui ont un emploi dans un ménage où l’on gagne moins d’un dollar par personne et par jour, sont considérées comme des « travailleurs pauvres » (ONU, 2008). De telles situations vont donner lieu aux inégalités de développement humain qui sont à la base de l’affaiblissement de la cohésion sociale et de l’ébranlement de la confiance entre des citoyens envers les pouvoirs publics, des institutions les uns envers les autres. Les inégalités de développement humain causent également du tort aux économies en empêchant les individus de réaliser leur plein potentiel au travail et dans la vie, gaspillant ainsi leurs capacités. À cause des inégalités, il est plus difficile que les décisions politiques traduisent les aspirations de l’ensemble de la société et protègent notre planète (UNDP, 2019).

A l’échelle mondiale, 821 millions d’êtres humains, soit 11% environ, souffrent de la faim à cause des conflits territoriaux en tous genres et la variabilité climatique (Stop Hunger, 2019). D’après la FAO, la FIDA, l’OMS, le PAM & l’UNICEF (2019), les principaux facteurs à l’origine des crises alimentaires en Haïti durant l’année 2018 sont le conflit et le climat. Les impacts des ralentissements économiques sur la sécurité alimentaire et la nutrition ont été mesurés en Haïti. A travers ce diagnostic, dans un contexte de crise financière mondiale et de prix élevés des denrées alimentaires, la sécurité des ménages, telle que mesurée par la diversité alimentaire, a diminué de 23 % en Haïti en raison de la hausse des prix des denrées. S’il est à noter que le nombre de personnes sous-alimentées en Haïti s’estime à 5.4 millions d’haïtiens correspondant à 49.3% de la population haïtienne locale, il est aussi à mentionner qu’Haïti est un pays à faible revenu et à déficit vivrier.

Tableau 1 : Situation d’Haïti en termes d’insécurité alimentaire (FAO, FIDA, OMS, PAM & UNICEF, 2019)

Au cours de l’année 2018, l’Indice de Développement Humain (IDH) servant à mesurer les progrès réalisés au fil du temps dans trois dimensions fondamentales du développement humain : vie longue et en bonne santé, accès aux connaissances et niveau de vie décent s’établit à 0.503 pour Haïti. Ce qui place le pays dans la catégorie « développement humain faible » et au 169e rang parmi 189 pays et territoires. Entre 1990 et 2018, l’IDH d’Haïti a progressé de 0.412 à 0.503, soit une hausse de 22.1 %. Au cours de cette même période, l’espérance de vie à la naissance en Haïti a augmenté de 9.4 années, la durée moyenne de scolarisation a augmenté de 2.8 années, la durée attendue de scolarisation a augmenté de 2.3 années, et le RNB d’Haïti par habitant a diminué d’environ 20.4 % entre 1990 et 2018.

Tableau 2 : Évolution de l’IDH d’Haïti d’après des données temporelles (UNDP, 2019)

Cependant, lorsque cette valeur est revue à la baisse pour tenir compte des inégalités, l’IDH d’Haïti descend à 0.299 en 2018, soit une perte de 40.5 % due aux inégalités dans la répartition des indices des dimensions de l’IDH. Mentionnons que l’Indice de Développement Humain ajusté aux Inégalités (IDHI) est essentiellement l’Indice de Développement Humain (IDH) diminué compte tenu des inégalités.

Tableau 3 : Indice de Développement Humain ajusté aux Inégalités d’Haïti pour 2018

Pour ce qui concerne, l’Indice d’Inégalité de Genre (IIG) qui fait ressortir les inégalités fondées sur le sexe dans trois dimensions : la santé procréative, l’autonomisation et l’activité économique, Haïti affiche un IIG de 0.620, qui le place au 150e rang sur 162 pays dans cet indice 2018. Selon les données de l’UNDP (2019), en Haïti, 2.7 % des sièges parlementaires sont occupés par des femmes et 26.9 % des femmes adultes ont suivi au moins des études secondaires contre 39.9 % des hommes. Sur 100,000 naissances vivantes, 359 femmes décèdent de causes liées à la grossesse ; le taux de natalité parmi les adolescentes est de 51.7 naissances pour 1,000 femmes de 15 à 19 ans. Le taux d’activité féminine est de 63.3 % contre un taux d’activité masculine de 72.8 %.

Pour ce qui concerne l’Indice de Pauvreté Multidimensionnelle (IPM) qui fait ressortir les privations multiples dont souffrent les personnes dans trois dimensions : l’éducation, la santé et le niveau de vie, 41.3 % de la population haïtienne vivent en situation de pauvreté multidimensionnelle et 21.8 % de plus sont vulnérables à la pauvreté multidimensionnelle. L’intensité des privations, c’est-à-dire la moyenne des scores de privation des personnes en situation de pauvreté multidimensionnelle, est de 48.4 %, selon les mêmes sources de l’UNDP.

CONCLUSION & RECOMMANDATION

Analysant les différents indices de la pauvreté et de la faim à l’échelle nationale, les données montrent clairement que la situation d’Haïti est très critique dans le sous-continent de la Caraïbe. Parallèlement aux politiques de l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO, 2018), l’éradication de la pauvreté et de la faim requiert impérativement d’investir dans le secteur agricole. Pour ce faire, les investissements doivent simultanément :

  1. augmenter la productivité et le revenu des petits exploitants agricoles haïtiens,
  2. diversifier le revenu des agriculteurs haïtiens grâce au développement des chaînes de valeur,
  3. créer davantage d’emplois de qualité pour les pauvres ruraux vivant en Haïti.

Si l’investissement public joue un rôle essentiel dans l’éradication de la pauvreté via la production de biens collectifs (recherche et vulgarisation agricoles, éducation, infrastructures et services de base), les investissements privés et organisationnels ont un rôle fort à jouer en matière de facilitation de la création de marchés pour les ménages les plus vulnérables et pauvres. Delà, la réduction de la pauvreté nécessite d’investir non seulement dans l’agriculture, mais aussi dans les économies rurales non agricoles, de renforcer les institutions et les organisations rurales, des infrastructures de base et des services publics afin qu’ils augmentent leur productivité et leur revenu dans un contexte d’atténuation du changement climatique et d’adaptation à ses effets.
Pour répondre aux impacts du changement climatique, des actions plus ambitieuses sont nécessaires pour réduire les risques du changement climatique (atténuation) et pour faire face à ses impacts (adaptation) sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Les mesures d’atténuation et d’adaptation doivent être associées à des politiques de protection sociale qui préservent les personnes les plus vulnérables de la faim, de l’insécurité alimentaire et d’autres effets négatifs de ces mesures. En outre, la bonne gouvernance, le renforcement des capacités, la planification participative et les mécanismes de redevabilité envers les populations sont essentiels pour aider les gens et les institutions à négocier et à définir des mesures justes et durables au profit de la sécurité alimentaire et de la nutrition pour tous (Welthungerhilfe, 2019). Pour ce, il faut :

  1. donner la priorité à la résilience et aux capacités d’adaptation des groupes et des communes les plus vulnérables,
  2. mieux se préparer et réagir aux catastrophes,
  3. transformer les systèmes alimentaires et lutter contre les inégalités,
  4. prendre des mesures pour atténuer le changement climatique sans compromettre la sécurité alimentaire et nutritionnelle,
  5. s’engager en faveur de financements équitables.

En somme, la lutte contre la faim et la pauvreté est un investissement rentable qui génère de la croissance économique. De nombreuses études apportent les preuves nécessaires pour établir que la réduction de la faim et l’amélioration de la nutrition a un effet direct sur la croissance économique. Car, si une population mieux nourrie a la capacité physique et intellectuelle de participer activement et profiter des bienfaits générés par la croissance économique, pour combattre la pauvreté et la faim en Haïti, il serait envisageable de :

  • appliquer les mesures concrètes d’atténuation de la faim par la promotion de la coopération nationale, régionale et internationale pour améliorer la sécurité alimentaire et réduire les distorsions commerciales ;
  • promouvoir les programmes de distribution de repas scolaires (cantines scolaires) ;
  • trouver des fonds de développement pour aider à améliorer l’agriculture de subsistance et l’agro-écologie en Haïti dans le but d’augmenter durablement la productivité à long terme et de disposer d’une base économique plus diversifiée ;
  • appuyer la recherche et le développement de technologies agricoles pouvant aider à l’augmentation de la production nationale ;
  • former des partenariats avec la société civile, les ONG, le secteur privé et les fondations pour élaborer des stratégies participatives, pro-pauvres, pour le développement urbain ou rural ;
  • développer les infrastructures et les services qui amélioreront les capacités de production des entreprises, tant dans les zones urbaines que rurales, et faciliter leur intégration dans l’économie régionale et/ou mondiale ;
  • adopter des politiques de développement urbain pour rénover les bidonvilles et améliorer la fourniture de services de base ;
  • etc.

RÉFÉRENCES


FAO, FIDA, OMS, PAM & UNICEF. (2019). L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde. Rome : FAO.

ONU. (2008). Eliminer la pauvreté : Objectif du Millénaire pour le Développement. Département de l’information de l’ONU : New-York.

Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture. (FAO, 2018). Mettre un terme à la pauvreté et à la faim grâce à l’investissement dans l’agriculture et les zones rurales.

Stop Hunger. (2019). RED #3 : Rapport d’activités 2019 de Stop Hunger.
UNDP. (2019). Les inégalités de développement humain au XXIe siècle.

Welthungerhilfe. (2019). Synthèse : indice de la faim dans le monde. Allemagne.

AUTEUR

Marc-Donald VINCENT
Milot, Nord, HAITI
infos@lescientifique.com
+(509) 46 30 76 23

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LE SCIENTIFIQUE

LE SCIENTIFIQUE est la seule revue scientifique et socioprofessionnelle d'Haïti. Cette revue est fondée par Marc-Donald VINCENT (ingénieur agronome, technicien urbaniste, spécialiste de gestion de projets, étudiant en Maîtrise en Gestion de Projets à l'ISTEAH et domicilié en milieu rural à Milot, Nord, Haïti) et Marc-Méland VINCENT (étudiant en Sociologie à l'UEH au Campus Roi Henry Christophe de Limonade, domicilié au Cap-Haïtien, Nord, Haïti). Email : infos@lescientifique.com, Téléphone : +(509)46 30 76 23.

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